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L’évocation des lieux dans la poésie Hassaniyya : Jalons de poétique

Idoumou Ould Mohamed Lemine

Directeur du CREL/Université de Nouakchott

« La poésie mauritanienne est fascinée par les lieux » écrivions-nous en 1992, Nicolas Martin-Granel, Geoges Voisset et moi-même (1), tirant les conclusions du constat fait par nous - et par d’autres chercheurs- que le trait dominant de ce que Paul Valéry appelle l’état poétique de toute la production maure versifiée est incontestablement la célébration des lieux.

Faisant le même constat mais se plaçant, cette fois , dans une perspective d’analyse des toponymes, Catherine Taine-Cheikh remarque en 1995 qu’en pays maure, les noms de lieux « sont porteurs d’une forte charge émotionnelle »(2).

La prédominance de ce thème et des unités linguistiques qui lui sont rattachées est la première caractéristique qui, d’emblée, arrête le chercheur intéressé par le champ d’investigation peu exploré que constitue la

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littérature mauritanienne en général, et la poésie Hassaniyya en particulier. La facture du numéro spécial consacré par la revue Notre Libraire à la littérature mauritanienne (3) en donne la preuve : trois articles ( soit 22 pages entières ) traitent de ce seul sujet :

-  « Les lieux dans la poésie arabe mauritanienne » de Abdallahi o/ Ahmed Salem, consacré à démontrer comment le lieu qui « détermine la dimension esthétique du texte et témoigne de l’enracinement de l’homme dans sa civilisation » apparaît dans la poésie mauritanienne d’expression arabe. Lieu-patrie, lieu-souvenir, lieu- style et espace-itinéraire sont conclut l’auteur de l’article, les différentes occurrences textuelles de ce thème qui évoque « la relation du nomade avec l’espace » (N.L.pp. 210-215 ).

-  « Poésie dialectale et noms de lieux » de Catherine Taine-Cheikh qui, s’inscrivant dans une même perspective d’analyse que l’article précédent, décortique quelques poèmes en Hassaniyya, dialecte arabe de Mauritanie. Lieu de vie, lieu de l’amour, lieu de la mémoire classifie

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 14 l’auteur, qui conclut : « dans la vie des Maures, on aura compris que les noms de lieux jouent un grand rôle et qu’ils balisent à la fois leur temps et leur espace » ( N.L pp. 216-225 )

- « Le Tagant des poètes : un paradis perdu » de moi-même, qui traite de l’image du Tagant dans la poésie de trois natifs de la région, Mohamed Ould Adouba, Sidi Mohamed Ould Gasri et Ahmedou Ould Memoune. Cette étude nous a donné l’occasion de jeter quelques jalons d’une analyse « textuelle » centrée sur la valeur émotionnelle des lieux et leur rôle dans la formation de l’imaginaire et du discours poétiques.

Le Tagant déroulant la beauté de ses paysages multicolores chanté par Mohamed Ould Adouba, le Tagant vu de l’exil, sa nostalgie et le regret d’en être si loin décrit d’Egypte par Ahmedou Ould Memoune et le Tagant retrouvé après une longue séparation célébré par Sidi Mohamed Ould Gasri ; ces trois images de l’une des plus belles régions de Mauritanie nous ont

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arrêté à travers des extraits comme celui-là :

Quand on est natif du Tagant et qu’on décide D’y retourner après un an De labeur ininterrompu Et quand on arrive là où On peut voir ses gorges et ses passes Apparaissant et disparaissant dans le brouillard Tout en restant toujours visibles On sent se réveiller les nostalgies ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 16

Et on ne peut retenir ses larmes.

S.M. Ould Gasri(4)

Dans l’exposé qui suit, nous allons essayer de pousser l’analyse un peu plus loin, en interrogeant le lieu à travers ses fonctions poétiques. Ce sera, nous l’espérons, une humble ébauche d’une poétique des lieux, à la manière de Gaston Bachelard, dans les poèmes en Hassaniyya.

L’exposé sera articulé autour de deux grands axes :

1- Un survol de quelques poèmes ou extraits de poèmes : M’Hamed Ould Ahmed Youra, Mohamed Ould Adouba et Mohamed Lemine Ould Tolba nous arrêteront en particulier.

2- Une tentative de définition des fonctions poétiques des lieux telles qu’elles nous semblent déductibles de ces extraits et de d’autres que nous évoquerons au fur et à mesure.

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Voici d’abord, pour nous servir de supports, trois poèmes qui nous paraissent particulièrement significatifs en matière d’évocation des lieux :

Mohamed Ould Adouba dit :

Toumoujey, la Verte a traversé l’hiver, Vide de toute créature et le printemps est passé Sur la Blanche Toumoujeyj qui a déroulé sa beauté Et pas une âme n’est venue y chercher son bétail Ou des nouvelles de l’année écoulée Ses pâturages depuis des mois sont épuisés Mais aussi s’épuise le monde

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d’ici-bas. La première gousse et la floraison D’atil et la fleur de mimosa Jaunissent, du moins celles qui doivent jaunir, Tandis qu’à Tendemkat verdissent les acacias Et verts aussi Lekhtet et Elkouz Ce sont des lieux qui réveillent mainte Souffrance en Mohamed, Chamelon Sevré. Aujourd’hui, soucieux, je n’ai de recours Aucun. Et ces lieux s’éloignent

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 19 de moi Qui sont les seuls vrais lieux aujourd’hui.

Dieu fasse que je les revoie avant la mort.

Traduit par N.M. Granel et al,1992(5)

Med Lemine o/ Tolba dit :

Te voici Timinit Après ton opulence et ta plénitude Ton sourire s’arborait Comme s’arborait celui de tes habitants Ce n’est pourtant pour moi Ni ton éclatante verdure Ni ta sérénité Qui faisaient ton

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 20 charme Mais le souvenir d’une certaine visite Dont tu fus l’objet Il y a de cela quelques années Dans la palmeraie des Boytate Ce fut tu le sais autant que moi Là-bas dans le ravin noir Qui domine la dune blanche Témoin de ce passé rocheux Nous pleurons aujourd’hui Toi et moi Moi pour revoir Fatima Mint Boytate Et toi pour retrouver présent Le passé !

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 21 Traduit par Ahmed Ould Mohamed Abdallahi en 1966(6)

M’Hamed Ould Ahmed Youra dit :

Je sais une certaine nuit Dans le petit bosquet d’euphorbes Entre les deux Djigueynatt Je l’ai passé à contempler Une faible lueur ... C’était L’éclair, dis-je - et le revoici Déjà ! Tout d’un coup a soufflé Venant du sud un vent léger De quoi me rappeler l’enclos De Val et le puits des Amneich.

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 22 Traduit par N.M. Granel et al,1992(7)

Ces trois poèmes qui sont l’œuvre de trois auteurs issus de trois régions différentes ont ceci de commun que le lieu y occupe une place centrale, au point d’être le principal support de la signification. Dans le texte de Ould Ahmed Youra, ils sont quatre noms de lieux qui occupent l’espace du poème : « Le bosquet d’euphorbes » situé entre « les deux Djigueynatt », « l’enclos de Val » et « le puits des Amneich ». Pourtant, la facture thématique du poème aurait pu se passer de deux de ces lieux. Le message que Ould Ahmed Youra veut transmettre est le suivant : L’éclair intermittent que j’ai passé une certaine nuit à contempler, m’a rappelé « l’enclos de Val et le puits d’Ehl Amneich ». Ces deux lieux sont porteurs de cette charge émotionnelle dont parle C. Taine-Cheikh. Ould Ahmed Youra y rencontrait, peut-être, le soir à l’abri des regards indiscrets et des oreilles jalouses, celle dont il dit dans un autre poème :

Celui qui faisait aimer Elghargâte Est en train de faire aimer aussi Leydourâte ,

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 23 Lemleizmâte L’homr et les environs de Vawa. (8)

Ils sont donc devenus associés à elle, signifiants d’elle, si on ose dire. Par contre « le petit bosquet d’euphorbes » et « Djigueynatt » n’ont pas la même charge émotionnelle dans le poème. Ils servent tout simplement à localiser l’alibi de l’évocation des deux autres lieux. Ils n’ont pas non plus la même présence énonciative que « Timinit » dans le poème de Mohamed Lemine Ould Tolba. Ce nom de lieu a été personnifié et renvoie à un « Tu » d’un mono-dialogue où le poète, sans pourtant donner la parole à son interlocuteur, s’adresse à lui dans un épanchement lyrique où le souvenir de la dulcinée (nommée, ce qui n’est pas toujours le cas en poésie Hassaniyya) revient en force. O. Tolba prête même des réactions émotives à « Timinit » :

Nous pleurons aujourd’hui Toi et moi Moi pour revoir Fatima Mint Boytate Toi pour retrouver présent le passé.

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 24 Les noms de lieux ont, dans ces deux poèmes déjà, trois fonctions différentes :

• Une fonction de localisation, c’est-à-dire d’expression d’une « spatialité élémentaire, primaire » (Gérard Genette),

• Une fonction que nous appellerons, en se référant par convenance au mode discursif, dialogique.

• Une fonction d’incarnation ; de symbolisation, au cœur d’un processus de signifiance complexe, allant de la métonymisation de l’espace, à la simple description comparative des lieux.

Localisation

S’il est incontestable que le nomade maîtrise bien l’espace et en domine, hautement, les multiples vicissitudes, il l’est de même que le temps lui a toujours échappé et qu’il y a longtemps que les bédouins se sont résignés à traiter avec cette dimension de la vie comme un adversaire certes redoutable et imprévisible ( Ezzemen ghaddar = le temps est imprévisible ) mais facile à dompter. Le poème Hassaniyya

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 25 reflète bien la réserve, voire la méfiance avec lesquelles ils considèrent Ezzemen et qu’ils expriment, entre autres périphrases et tournures allusives, par une fière indifférence vis à vis des déterminations temporelles voire leur occultation pure et simple y compris dans la vie quotidienne - oh combien dominée par le temps pourtant !. Au niveau du discours, cela se traduit toujours par l’usage de dateurs peu précis (pour le public s’entend) pour situer les événements : « L’année de mon arrivée » , « Je sais un jour », « Je sais une certaine nuit »...La détermination temporelle est souvent éclipsée par la précision de la détermination spatiale, si cette dernière n’est pas tout simplement substituée à elle. Dans le poème de M’hamed Ould Ahmed Youra intitulé « Je sais une certaine nuit... », la seule indication de temps est « une certaine nuit » ; expression rendue imprécise à cause, notamment, de la présence de la double indéfinition « une certaine ». Elle ne permet donc nullement de dater avec exactitude la scène évoquée par le poète. En fait de "nuits" semblables, M’hamed Ould Ahmed Youra a dû en passer plusieurs.

Par contre, le lieu où se déroule la scène est défini avec une précision qui ne laisse personne

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 26 se perdre : "Dans le petit bosquet d’euphorbes" situé lui-même entre " les deux Djigueynat". N’importe quel connaisseur de la région de l’Iguidi au Trarza pourrait, aujourd’hui encore (peut-être), retrouver l’emplacement même où Ould Ahmed Youra contemplait cet éclair intermittent. La datation de la scène est donc supportée ici par le lieu où elle se déroule. Le temps a fui, il a « pris la forme de l’espace » dirait Proust (9). Ce dernier, lui, est resté gravé dans la mémoire du poète associé aux souvenirs réveillés par l’éclair intermittent. Les noms de lieux cités ici ont une fonction uniquement « localisante » . On ne compte pas les poèmes maures où les lieux ne remplissent que cette fonction :

Leareyguib qui obstrue la vallée d’Awleylig Ehl Ragheb y ont effectué un séjour derrière Leareyguib. (10) dit Mohamed o/ Adouba.

J’ai connu les tentes sur le flanc de Egvidalla, de Najjam

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 27 D’El Beyidh et de la Mare aux oiseaux. (11)

dit Ahmedou Ould Memoune.

Mais l’accumulation de noms de lieux à fonction localisante sert pour l’auteur d’exutoire et transporte son imagination dans des contrées ( et des moments) connus mais lointains. Leur énumération donne l’illusion de parcourir ces contées et de les habiter à nouveau.

A côté de ce rôle de repères, de situants spatiaux d’événements ou de souvenirs, les lieux en poésie maure servent aussi à "jalonner" un parcours, une randonnée chamelière ou tout simplement un mouvement de l’âme émue évoquant la bien-aimée et, par association, les endroits qui lui sont rattachés.

M’Hamed O. A. Youra dit :

Il n’y a aucun mal A se rendre d’ici à Moughya, ni à traverser Avant la dune de El

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 28 Mared empruntant les passages Jusqu’à atteindre le niveau ou la butte de sable mincit.

Il n’y a pas de mal non plus à passer par El Meimoune Fkeyrinat et Ma Yendhâg.

Au contraire, cela fait du bien. (12) Ici, le poète effectue un voyage par la mémoire et les noms de puits, de grands ergs et autres lieux du souvenir sont les repères de ce parcours. On est là en présence de la même opération mnémonique qui se trouve à l’origine de l’évocation de « l’Enclos de Val » et du « puits des Amneich » dans le premier poème

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de l’auteur cité ici. Ce sont l’éclair et le vent du

sud qui déclenchent la rétrospection par association d’idées ; une sorte de navigation de l’imaginaire poétique à rebrousse-la mémoire.

Personnification

Le poème de Med Lemine Ould Tolba a ceci de particulier que le lieu qui y est évoqué l’est sur le régime de l’allocutaire. Le poète, qui se trouve sur les lieux, s’adresse directement à « Timinit », personnifiée pour l’occasion, et lui tient un discours où l’aveu de nostalgie et de regret du passé se mêle à la justification des émois éprouvés. A constater ici la prolifération du personnel « tu » dans toutes ses occurrences : sujet, objet, possessif. C’est, à la manière de la poésie arabe classique, un bouka ala al atlal, ou pleurs sur les ruines. Généralement, le poète fait des confidences au lieu, lui-même témoin des bonheurs vécus dans son cadre. Et dans le cas de « Timinit » , ces bonheurs ont pour nom une femme : Fatima Mint Boytate. Beaucoup des poètes ont recours au dialogue avec les lieux pour dire leur nostalgie et rendre

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compte des mouvements de leur âme.

Puisque Dieu a voulu Que les moments Qui t’ont fait aimable Se soient éloignés

Et que donc tu n’es plus Vraiment toi-même Oued de Lemraivig Je ne suis le même, moi aussi Sidi Mohamed que tu as connu

Fort heureusement. (13) dit Sidi Mohamed O. Gasri.

Ainsi, Mohamed O.Adouba s’est adressé à Zrag Lehraj et à Ouarane sur le mode dialogique,

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Mohamed O. Heddar à Nebket Lekbach...,par leur pérégrination dans la mémoire spatiale ( et temporelle) de poètes issus de milieux nomades dans leur quotidien, mais curieusement « sédentaires » dans leur attachement aux lieux de leurs bonheurs arrachés à la nature implacable de leur cadre de vie.

Symbolisation

Pourquoi cette pérégrination dans le passé spatial chez des hommes formés à la culture de l’éternel déplacement ; façonnés à la philosophie de (Trab mâ toubenâm, littéralement : on n’établit pas de liens de parenté avec les lieux) ? M’Hamed Ould Ahmed Youra donne la réponse dans la fin du poème « Il n’y a aucun mal... ».Les noms des lieux cités ( Moughya, Elb Elmared, Leayoune, El Meimoune, Fkeyrinatt, Ma Yendhag) marquent un parcours associé à la bien-aimée, explicitement mais pudiquement évoquée dans le gaf de la talaa à travers le pronom possessif celui : Celui que les prunelles et

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 32 le cœur ensemble chérissent Est désormais loin des yeux Mais loin des yeux, Allah merci Ne veut pas dire loin du cœur. (14)

La poésie des lieux n’échappe pas à la description de l’hésitation/oscillation entre différents endroits également chargés d’émotions ; elle rend souvent compte aussi bien de l’embarras qu’il peut y avoir à choisir, que de l’expression d’une préférence déterminée ou au contraire d’un dédain motivé :

Il m’est illicite de me rendre A Iguimni ou d’y être Si Mint Sidi Moussa ne s’y trouve pas.

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Dit Mohameden O. Ebnou Moghdad(15)

Souvent, le parcours évoqué comme dans le dernier poème de O. Ahmed Youra conduit sans doute à la dulcinée, rappelle une randonnée amoureuse pour rejoindre son campement ou désigne une série de points d’eau où les siens séjournaient. Le lien amoureux et le nom de la bien-aimée sont presque toujours sous-entendus ; laissés à la compréhension distinguée de l’auditeur.

Les noms de puits, de grands ergs ou d’emplacements domestiques ( enclos, zeriba, tente des domestiques...) sont associés à la bien-aimée pour échapper à la censure sociale et culturelle. Chez les maures, les rencontres galantes ne peuvent avoir lieu que discrètement et furtivement, près de l’enclos où sont attachés les petits du troupeau, au bord du puits à la faveur d’une corvée d’eau souvent effectuée uniquement pour ce but ou dans la tente des domestiques. Et encore faudrait-il que l’amoureux soit très entreprenant et que l’amoureuse soit très audacieuse !

« L’enclos de Val » et « le puits des Amneich » résurgissent dans la mémoire affective de O. Ahmed Youra, sans doute parce que, par une

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 34 nuit pluvieuse comme celle de l’éclair intermittent évoquée dans le poème, ils avaient été le théâtre d’une rencontre amoureuse furtive et peut-être même de plusieurs.

Ce type de poésie où le genre élégiaque glisse, souvent par métonymisation vers l’amoureux, est appelé " Nesib" un mot dont l’origine est le mot arabe (nesib, qui désigne à la fois , « poésie érotique », « convenable » et « racé »). Il nous semble que les deux dernières acceptions sont dans le cas de la poésie des lieux maure, jumelées à la première, pour donner « poésie amoureuse convenable », « poésie racée » d’où une idée de distinction et de noblesse du verbe. Beaucoup de poètes s’y sont essayé et y ont même produit de belles pièces. Ould Ahmed Youra en est un, même si le natif de l’Iguidi avait plus de prédilection pour la poésie amoureuse explicite, voire quelque peu osée, Sidyya o/ Heddar, Cheikh Mohamed Lemine o/ Sidi Mohamed, Abdallahi Cissoko qui a composé des poèmes d’anthologie en Hassaniyya qui n’était pas sa langue maternelle. Les poètes de Tagant sont, sans conteste, ceux qui ont le plus excellé dans ce genre. Nous avons cité Sidi Mohamed Ould Gasri au début de cet exposé. Son nesib est souvent mêlé de

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 35 mystique et de religiosité. Mais il n’a pas laissé autant de poèmes que Mohamed Ould Adouba qui a chanté chaque oued, chaque monticule dunaire verdoyant, chaque colline brillante de pluie et chaque oasis du Tagant fièrement verdoyante sur les berges d’un oued qui ne coule qu’une fois par an. Ses poèmes ont traversé le pays de part en part, et pas un village de Mauritanie où vous ne trouvez une ou deux personnes qui récitent quelques vers de lui. Son poème "Toumoujeyj" que nous avons cité au début de l’exposé est l’une des plus belles pièces de la poésie des lieux.

On y trouve une description de paysages abandonnés à Toumoujeyj la Verte et Toumoujeyj la Blanche, Tendemkat Lekhtet, et El kouz sur une longue période (hiver-printemps et au-délà ) avec la précision de l’observateur ; du témoin. Ce n’est qu’à la fin de poème qu’on se rend compte que "ces lieux" s’éloignent du poète qui se compare à un chamelon abandonné par sa mère ; sevré prématurément. Que de similitude avec un certain Joachim du Bellay :

Ores comme un agneau qui sa nourrice appelle Je remplis de ton nom les antres et les bois.

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 36 Au plan sémantique, Toumoujeyj est caractéristique de ce qu’on peut appeler le nesib oasien : vocabulaire, champ sémantique de la verdure, de la montagne et des oueds : Toumoujeyj la Verte, pâturages, gousse, floraison, atil, mimosa, acacias... La région décrite se caractérise par ses nombreuses oasis, ses oueds qui se faufilent entre les nombreuses formations rocheuses et les grands ergs voyageurs. Il serait intéressant de procéder à une analyse croisée des champs sémantiques du nesib de Ould Adouba, avec ceux de la poésie de Ould Ahmed Youra originaire de la Guebla peu accidentée et sableuse. Chez ce dernier prédomine , à première vue, la description de paysages dunaires et de puits creusés à même les barkanes.

Aucune mention de la bien-aimée dans Toumoujey. Et pourtant, on sent que le poète ne s’attache pas aux lieux nommés que pour la beauté de leurs paysages :

Ce sont des lieux qui réveillent mainte souffrance en

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 37 Mohamed, Chamelon Sevré.

Tout est dit dans cette souffrance de la nostalgie ; souffrance de l’amour. Les poètes maures ont beaucoup apprécié et labouré de leur talent ce genre poétique qu’est le nesib. Il faut dire qu’ils ont été encouragés, voire incités à cela par la beauté fort suggestive, l’immensité et la variété des paysages de notre pays, où chaque versant de montagne, chaque flanc de butte dunaire, chaque oasis est unique et dégage un halo de mystère qui excite l’imagination et incite au poème. Ils ont été aidés aussi - et peut-être surtout- par la pudicité de la société maure et son sens très particulier de la décence et de la retenue ; le même qui, dans le domaine des arts plastiques a donné les arabesques et les peintures murales de Oualata. Ils ont été aidés enfin, par la musicalité imparable des toponymes Hassaniyya, souvent d’origine berbère : Taganet, Awleylig, Tembahra, Nouag Lmech, Tigimatin, Tinmedeyn, Timinit, Fkeyrinat, Timoujeyj, Egvidalla ... sont tous des mots qui chantent. Il est particulièrement regrettable que l’urbanisation galopante soit en train de substituer à ces noms de lieux poétiques de

ECOLE NORMALE SUPERIEURE AT-TARBIYA Nº 4 38 nouvelles appellations importés d’Arabie ou d’ailleurs : Tel Zaatar, Baghdad, Doubaï, Kosovo ou Las Palmas sont peu susceptibles d’inspirer aujourd’hui un poète. Est-ce à dire donc que nous sommes en train d’assister à la fin du nesib ? Bien des signes, malheureusement, le laissent craindre.

Notes

(1) Guide de la Littérature Mauritanienne : Une anthologie méthodique - L’Harmattan, 1992 (2) Notre Librairie, n° 120-121(Janvier Mars 1995) (3) Op. Cit. (4) Traduit par nous (5) Op. cit. (6) Panorama n° 2, Mars 1966 (7) Op. Cit. (8) Traduit par nous (9) Cité par Gérard Genette dans Figures III, seuil, 19 (10) Traduction de Cheikh Elbou O. Zenagui, cité par C. Taine-Cheikh (11) Traduit par nous (12) Traduit par nous (13) Traduit par nous (14) Traduit par nous (15) Traduit par nous

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Actualité
4 février 2015: La cérémonie de présentation et de dédicace du livre : Plantes ligneuses de Mauritanie, caractéristiques et usages

22 janvier 2015: Visite de Madame le Ministre de l’Enseignement secondaire de la République du Niger à l’ENS

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